BFM Business présente la grande interview Edwich Chevrillon. Bonsoir à tous, bienvenue dans la grande interview. J'ai envie de dire les grandes interviews. Tout d'abord, je reçois Benoît Bazin qui est le PDG de Saint-Gobain. Bonsoir Benoît Bazin.
Merci d'être avec nous. Vous êtes leader mondial des matériaux de construction. Vous venez de fêter vos 360 ans. Enfin, c'est pas vous évidemment. Le plus grand groupe, le plus vieux groupe industriel français. À chaque fois on le rappelle mais comme on n'arrête pas de parler de réindustrialisation on se dit que bah c'est peut-être l'occasion de voir comment vous avez réussi à subsister dans cet univers très anti-industriel même si on essaie de faire des efforts. Et puis Saint-Gobain qui se veut, enfin vous le voulez depuis que vous en avez pris les rênes, leader mondial de la construction durable. Vous nous direz comment mais en tous les cas ce qu'on peut dire c'est que vous avez changé un petit peu le visage de Saint-Gobain depuis que vous en avez pris les rênes après Pierre-André de Chalendar. Vous avez cédé à peu près 10 milliards d'actifs et puis vous avez procédé à des grosses acquisitions. On va revenir sur tout ça parce qu'en plus l'Amérique du Nord, les États-Unis sont devenus votre premier marché en terme de résultat d'exploitation. Donc on va parler de Monsieur Trump, de l'effet Trump dans un sens ou dans un autre. Mais d'abord un petit mot sur la défense puisque c'était la journée défense aujourd'hui. Vous avez deux petites activités défense. Vous faites des plaques de céramique notamment qui servent dans les gilets, dans le blindage des gilets pour les militaires. Et puis vous avez une autre activité, c'est les vitres, le verre, Saint-Gobain Sekurit, qui est une activité dans le Loir-et-Cher et qui fait notamment les cockpits d'avions de chasse, également les cockpits d'aviation commerciale, une activité très importante avec un savoir-faire très particulier. Mais alors, est-ce que vous êtes prêt ? Est-ce que vous avez entendu Éric Lombard ? Est-ce que vous avez écouté Sébastien Lecornu, le président Macron ? Est-ce que vous êtes prêt si on vous appelle ou peut-être qu'on vous a déjà appelé à faire plus, à transformer des lignes de production par exemple ?
Oui, bien sûr. Je pense qu'il faut aussi garder à l'esprit qu'il y a un continuum dans le complexe militaro-industriel. C'est-à-dire que ça n'est pas que le verre pour les cockpits d'avion qui est important, c'est tout le savoir-faire industriel de la France. Donc je pense qu'il n'y a pas d'un côté l'industrie de défense, de l'autre côté la chimie, de l'autre côté la sidérurgie et d'un 4e côté par exemple les matériaux de construction. Tout ça c'est le savoir-faire industriel français et tout ça c'est l'enjeu fondamental de la réindustrialisation de la France. Ça veut dire investir dans l'éducation pour les ingénieurs. Ça veut dire aussi de la compétitivité de l'industrie. Donc tout ça est lié. Mais naturellement, bien sûr, sur nos savoir-faire de matériaux de spécialité, nous sommes prêts à faire plus et investir plus pour les besoins du pays.
Mais vous pourriez plus, puisque là la question c'est fabriquer plus de Rafales, c'est fabriquer plus de chars, plus de blindés, plus de militaires. Vous pourriez fournir ?
Nous pourrons fournir. Oui, nous avons des lignes de production par exemple sur ces activités de vitrage particulier qui sont prêtes. Donc il suffit de passer commande. Tout ça est possible. Oui, le savoir-faire existe. Nous avons des programmes de recherche et développement sur des nouveaux matériaux, des nouvelles applications céramiques, verres spéciaux. Donc tout ça est disponible et c'est le savoir-faire de Saint-Gobain.
D'accord. Et donc on a compris, c'est possible mais il faut de la visibilité, il faut des carnets de commande. C'est ce que disent tous les industriels en tout cas que j'ai reçu ici. Alors on parle de Saint-Gobain. Donc il s'est passé beaucoup de choses. Saint-Gobain qui est devenu la nouvelle star, la nouvelle cocarde du CAC 40. Ça vous change un peu ?
Non. Saint-Gobain a réussi une transformation forte depuis plusieurs années, à la fois d'organisation — nous sommes organisés par pays. Deuxièmement, une vision stratégique très claire. La performance de Saint-Gobain est très belle. Nous avons doublé le cours de bourse depuis 2 ans. Nous avons été au total sur 2 ans, 2023-2024, la meilleure performance du CAC 40 et le début de l'année est plutôt bon parce que nous sommes à +18, +19 % ce soir et le CAC est à +9 ou 10.
C'était votre feuille de route, votre priorité ?
Ma priorité c'était d'avoir une vision stratégique très forte pour Saint-Gobain, leader mondial de la construction durable, et puis deuxièmement une performance opérationnelle en terme d'exécution qui soit très bonne. Donc nous avons à la fois un très fort positionnement stratégique, la construction durable, une internationalisation réussie du groupe puisque maintenant nous avons l'Amérique du Nord, les pays émergents et l'Europe qui sont trois par égal, et puis surtout une très très bonne exécution opérationnelle par pays de nos résultats sur des solutions, la valeur ajoutée de Saint-Gobain sur les solutions construction durable.
Je précise pour ceux qui nous regardent à la télévision, on voit votre cours avec -1,12 % mais c'est parce que voilà, il y a des prises de bénéfices mais depuis le début de l'année c'est +18. Absolument. Donc c'est pour ça qu'on dit que vous êtes la nouvelle, sur 2 ans, la nouvelle star. Alors, ce qui est très frappant, c'est l'internationalisation du groupe. En fait, c'est une manière de vous désactiver un peu du marché européen qui est un peu atone et du coup en terme de résultat d'exploitation, les États-Unis, le Canada, donc l'Amérique du Nord est devenu votre premier marché. Ça fait quand même un peu bizarre, non ? Que Saint-Gobain soit d'abord un groupe américain. On peut dire ça presque comme ça, non ?
C'est notre premier marché en terme de résultat. Amérique du Nord, c'est-à-dire États-Unis et Canada. Nous y avons investi un peu plus de 7 milliards de dollars sur les dernières années. Nous avons acheté par trois sociétés familiales au Canada et nous avons triplé de taille. Nous avons fait deux OPA, offres publiques d'achat, sur des sociétés cotées américaines et aujourd'hui nous sommes numéro 1 dans les matériaux de construction aux États-Unis et numéro 1 au Canada. Nous sommes locaux dans ces pays-là, gérés par des managers locaux. Ça, Saint-Gobain est présent depuis très longtemps aux États-Unis, mais ces dernières années nous avons efforts pour aller chercher de la croissance et de la rentabilité dans ces pays. Pourquoi ? Parce qu'il y a un besoin de quasiment 4 millions de logements à rattraper aux États-Unis. Il y a un besoin de construire 5 millions de logements entre maintenant et 2030 au Canada parce que la population grossit, parce qu'il y a de l'immigration, parce qu'il y a de la richesse dans ces pays.
Oui. Donc en fait, Benoît Bazin, vous donnez un peu raison à Donald Trump finalement en disant investissez aux États-Unis.
Nous, nous sommes sur des produits qui ne voyagent pas. Donc par exemple, nous avons fait la plus grosse OPA du groupe depuis 20 ans en Australie l'an dernier parce que de fait on ne peut pas expédier des produits du Canada sur l'Australie ou du Vietnam sur l'Australie. Donc nous avons acheté le leader des matériaux de construction en Australie. Et de ce point de vue-là, la stratégie de Saint-Gobain, elle est très très forte aujourd'hui dans un monde qui s'est déglobalisé parce que nous sommes locaux. À la fois nos produits ne voyagent pas. Nous avons 125 usines aux États-Unis, 37 au Canada, 36 en Inde. Nos managers sont locaux, nos marques sont locales, nos boucles de logistique sont locales et nos clients sont locaux. On ne construit pas en Australie comme on construit en Inde, comme on construit en France. Donc tout ça est très naturel, très logique et puis très puissant en terme d'agilité et de responsabilisation des managers qui promeuvent également des solutions.
OK. Mais maintenant, il y a un caillou dans votre chaussure, si vous me permettez cette expression un peu triviale. Il y a Monsieur Trump, le président des États-Unis, avec des déclarations un peu intempestives. Est-ce que le fait d'être français, est-ce que ça va pas être un handicap puisqu'on est devenus un peu le mouton noir du nouveau président américain ?
Non, pas du tout parce qu'encore une fois, nous sommes américains aux États-Unis comme nous sommes Indiens en Inde, gérés par des managers locaux avec des marques locales.
Donc vous les mettez en avant et vous, Benoît Bazin, vous vous mettez en retrait ?
Pas du tout. Parce qu'en plus, si vous voulez, le sujet du logement, il est bipartisan aux États-Unis. Quand il y a un manque de 4 millions de logements, c'est vrai dans tous les États américains. Donc c'est un sujet bipartisan. L'investissement dans les infrastructures de même. Donc ces sujets-là ne font pas polémique politique aux États-Unis et donc a fortiori au plan international.
Donc les droits de douane, parce qu'en plus vous êtes présent, non seulement vous êtes français mais en plus vous êtes très présent au Canada. Vous venez nous l'expliquer. Donc vous avez quand même 125 usines aux États-Unis. Les droits de douane finalement ça va pas du tout vous impacter puisque vous produisez localement.
C'est exactement. Parce que nos 36 usines canadiennes servent le Canada, les 125 américaines servent les États-Unis et si je prends un peu de recul au plan mondial, nous avons moins de 1 % de notre sourcing, de nos approvisionnements qui viennent de Chine par exemple. Donc même quand il y a eu des perturbations logistiques pendant le Covid, nous n'avons pas été impactés dans nos fabrications locales. Donc perturbation logistique pour des raisons géopolitiques, tarifs, tout ça au premier ordre n'impacte pas Saint-Gobain.
Est-ce que c'est plus facile de produire aux États-Unis que de produire en France par exemple ?
Bah les États-Unis comme d'autres pays d'ailleurs ont une capacité et une vitesse d'exécution très grande, très forte, beaucoup plus grande qu'ici. C'est quelque chose que j'ai d'ailleurs apporté à Saint-Gobain sur des acquisitions, sur des investissements en terme de capacité de décision et d'exécution. Donc oui, c'est vrai qu'aux États-Unis, on dit une chose, elle est exécutée rapidement.
Et en France, vous arrivez pas à faire exécuter ?