Votre invité à présent dans la grande interview en direct sur Boursorama, c'est Benoît Bazin, le PDG de Saint-Gobain. Bonjour.
Bonjour David, merci d'être avec nous sur Boursorama.
Spécialiste des matériaux de construction, bien sûr vous avez publié la semaine dernière votre chiffre d'affaires pour le 3e trimestre. Monsieur Bazin, qu'est-ce qu'on retient ? Est-ce qu'on retient que vous avez réhaussé votre objectif de marge pour 2024 ? On va en parler. Que chiffre d'affaires au 3e trimestre est stable, en baisse de 2 % à périmètre comparable, il faut être précis, que la France est à la traîne. On garde quoi ?
On garde d'abord une performance solide. Saint-Gobain a publié un chiffre d'affaires en légère hausse. C'est aussi la démonstration de la résilience du groupe dans un environnement de marché qui n'est pas si simple. C'est le fruit de tous les développements stratégiques que nous avons menés. Et après, sur les chiffres, une amélioration séquentielle des volumes, comme anticipé, comme prévu, une nouvelle progression de marge — ce sera la 4e année consécutive de marge à deux chiffres — et puis un bel effet périmètre de +3,4 %. C'est les résultats de toutes les acquisitions que nous avons menées autour du monde sur les derniers mois.
Ouais, donc sur l'amélioration séquentielle, c'est intéressant qu'on en parle d'ailleurs. En terme de vente, en volume ou en chiffre d'affaires, on se dit que ça y est, les baisses sont derrière. Je voyais chiffre d'affaires en baisse de 5 % au 1er semestre, 2 % au 3e trimestre à périmètre comparable. Ça y est, on est en train de repasser au-dessus de la ligne de flottaison ?
Ce que nous avions indiqué depuis déjà la fin du premier trimestre, c'est que petit à petit on voyait les pays en Europe atteindre un point bas. Par ailleurs, nous avons une très bonne tenue en Amérique du Nord, en Asie et dans nos métiers mondiaux. Et en Europe, petit à petit, un point bas. L'Europe de l'Est est déjà en volume positif depuis 4 trimestres. Les volumes en Europe étaient à -6 % au 1er semestre, ils sont à -3 % au 3e trimestre. Au plan mondial, nous passons de -4 % en volume au 1er semestre à -1,5 % au 3e trimestre. Donc clairement, l'amélioration potentielle des volumes que nous avions anticipée, elle est en train de se produire.
L'Europe repart pas toute l'Europe. L'Europe c'est combien du chiffre d'affaires de Saint-Gobain ?
L'Europe c'est environ 50 % du chiffre d'affaires. Mais ce qui est intéressant de noter, c'est que nous avons les deux tiers de notre résultat d'exploitation qui vient maintenant d'Amérique du Nord, d'Asie et des pays émergents en dehors de l'Europe de l'Ouest. Et c'est le fruit — c'est ça la transformation du groupe depuis 5 ans. Il y a 5 ans, 6 ans, nous avions 60 % de notre résultat en Europe de l'Ouest, et aujourd'hui c'est 33 %. Il a grossi en Europe de l'Ouest, mais il a grossi — il a été multiplié par 3 — en Amérique du Nord, en Asie et en pays émergents. Au total, sur 6 ans, nous avons fait tourner 40 % du chiffre d'affaires du groupe. Nous avons cédé pour 10 milliards et acheté pour 6 milliards et demi. Des développements géographiques dans de très belles zones de forte croissance — Amérique du Nord, Asie, pays émergents. Nous avons triplé de taille au Canada, nous sommes entrés en Australie, nous avons investi en Inde. Et puis, deuxièmement, une plateforme très attractive, excellente, de chimie de la construction qui est passée de 2,8 milliards à 6,5 milliards en l'espace de 3 ans. Et c'est cette transformation, cette internationalisation, qui permet aujourd'hui au groupe de résister dans une conjoncture qui est difficile, on va pas se mentir.
Oui, parce que le groupe tient la barre, tient le cap.
Nous avons une vision stratégique très forte, très puissante. Leader mondial de la construction durable, nous sommes les pionniers aussi sur la sustainability, qui est un vrai atout de différenciation vis-à-vis de nos clients et vis-à-vis de nos concurrents. Et donc, au total, avec une organisation qui tactiquement, par pays, prend les bonnes décisions à toute vitesse, au plus proche du terrain, Saint-Gobain va sortir pour la 4e année consécutive une très très belle année. 2024, voilà. Donc les nouveaux moteurs de croissance aujourd'hui pour Saint-Gobain, c'est en terme de pays, c'est l'Amérique du Nord, c'est l'Inde, c'est globalement l'Asie-Pacifique — elle est là la croissance aujourd'hui — et les pays émergents, l'Amérique centrale. Nous avons fait une très très belle opération au Mexique le 15 août — c'est rare pour les Français — mais nous avons fait une belle acquisition à 800 millions de dollars le 15 août au Mexique, là aussi pour renforcer notre métier de la chimie de la construction, après une très belle opération annoncée en Arabie Saoudite mi-juin, qui elle est sur l'Arabie Saoudite et le Moyen-Orient, l'Inde et l'Asie. Donc vraiment de très beaux compléments. Si je prends l'ensemble de nos opérations depuis le début de l'année, c'est 5 milliards et demi investis dans des géographies à forte croissance — 2,7 milliards en Australie et le reste entre l'Amérique du Nord, le Canada, l'Asie et le Mexique. Donc vraiment de très belles opérations stratégiques. Et c'est le fruit de tout ça que nous récoltons aujourd'hui dans la résilience du groupe, qui tient la barre dans un contexte européen effectivement pas facile.
Et dans ce contexte européen, ce qui vous plombe un petit peu, pardon de dire comme ça, c'est la France.
Bah la France, à la différence des autres pays, il nous faut encore quelques trimestres pour atteindre un point bas. Pourquoi est-ce que la plupart des pays européens ont rebondi et pourquoi pas nous ? On parle de la construction neuve alors. En France, nous étions sur le point de rebondir. La situation politique des quasiment 6 derniers mois a créé pas mal d'attentisme. Quelle va être la fiscalité ? On a besoin en France de la visibilité et de la stabilité. Sur la rénovation énergétique, de s'engager sur des programmes pluriannuels, sur les bâtiments publics, sur MaPrimeRénov, sur les normes, d'arrêter d'empiler des normes. De la stabilité, de la visibilité.
Vous avez peur sur MaPrimeRénov dans le cadre du budget 2025 ? Vous qui avez appelé un plan Marshall pour soutenir la rénovation énergétique des bâtiments, vous redoutez que les aides soient rabotées dans le cadre du budget ? On sait qu'il y a des économies qui sont à trouver pour enrayer la dérive des comptes publics.
Non, parce que fondamentalement, je crois que tous les pouvoirs publics et tous les partis politiques de tous les bords ont compris que la rénovation énergétique c'était très important. Ils ont compris que le logement c'est le cœur de la vie quotidienne des Français. Donc c'est un sujet social et politique très lourd. Après, il faut aider les ménages à revenus les plus modestes pour que le reste à charge sur leurs travaux soit acceptable. Et donc, le reste à charge reste toujours élevé aujourd'hui. Le reste à charge reste important. Avec la généralisation potentielle de l'éco-prêt à taux zéro, ça peut aider beaucoup de primo-accédants. Avec le retour sur des rénovations, soit monogestes soit globales, qui sont là un petit peu plus coûteuses. Mais si vous faites le monogeste avec un soutien de la prime — le monogeste dit-moi c'est — c'est par exemple, voilà, j'isole les combles parce qu'on perd 30 % de son énergie dans le toit, je change les fenêtres, et puis 5 ans, 10 ans plus tard je fais la suite si j'ai plus de moyens. Il faut arrêter les zigzags sur la prime. Fin d'année dernière, il y a moins d'un an, on a arrêté les monogestes. Résultat, sur le premier trimestre, -70 % de projets soutenus par MaPrimeRénov. Le 15 mai, on recommence. C'est un parfait exemple de stabilité pluriannuelle. Moi je demande juste que sur 5 ans ou 10 ans on traite les 5 millions de passoires énergétiques dans lesquels on cuit l'été et on grelotte l'hiver. C'est 5 millions de Français qui vivent mal. Le logement est un droit. On a 2,6 millions de Français qui sont sur la liste d'attente. Il faut mettre plus d'argent, c'est plus d'argent public. Aujourd'hui, il faut redonner du pouvoir aux maires pour relancer la construction neuve.
Ouais, pour redonner de l'intelligence collective sur les régions, sur les territoires, sur les communes.
Pas veulent pas les maires apparemment. Mais les maires, ils seraient désireux de le faire s'ils avaient aussi accès à des ressources. La suppression de la taxe d'habitation ne donne pas un fléchage très immédiat pour un maire qui de fait crée un petit peu de nuisance pour ses citoyens locaux pendant la construction du chantier. S'il peut dire grâce à la nouvelle taxe d'habitation des nouveaux logements, je pourrais agrandir le gymnase, la piscine, la crèche, il a un pouvoir local. Il faut redonner de l'intelligence de terrain sur la construction neuve, et puis de la visibilité pluriannuelle sur la rénovation énergétique. Il faut sortir de la comptabilité publique qui est annuelle pour rentrer sur une logique d'investissement. Il faut investir à 10 ans sur les bâtiments publics. On a beaucoup augmenté MaPrimeRénov — elle est passée de 0 à 2,5 milliards. Il y avait un rapport parlementaire il y a un an qui disait qu'il faudrait en 2030 15 milliards. C'est sûrement trop et on y arrivera pas. Mais si vous prenez l'ensemble de la dépense publique, 1500 milliards, vous économiseriez 5 %. Ce sont les 70 milliards d'investissements dont Jean Pisani-Ferry disait que c'est ça les montants qu'il faut investir pour faire la transition environnementale. Je crois. Moi j'attends du gouvernement de vraies économies viables et pérennes et sérieuses sur la dépense publique. Aujourd'hui, la construction rapporte en net, dans une bonne année, 100 milliards à l'État en taxe foncière, en droits de mutation, moins les aides, plus la TVA sur la rénovation. Quand le bâtiment va moins bien, on perd des recettes fiscales pour les collectivités. Et c'est ce qui explique que la France soit la remorque du reste de l'Europe en matière de construction neuve, de marché du neuf. Alors, ce qui explique aussi les choses, c'est que nous sommes plus financés à taux fixe que des pays comme les pays nordiques à taux variable. Donc quand la baisse des taux arrive, le redémarrage en pays nordique est plus rapide qu'en France. La bonne nouvelle en France, c'est qu'on voit une reprise très nette des crédits depuis 6 mois. Il y a une hausse des crédits qui était tombée très bas. Et donc, on va petit à petit sur des signes encourageants en France, et d'ici 6 à 12 mois on va retrouver...
Vous aviez dit dans une autre chaîne, au second semestre ?
Non, je crois que c'est sur la construction neuve en France, il faudra le second semestre 2025. Sur la rénovation, les carnets sont bons chez les artisans — on a plus de 70 jours de carnet. Un petit peu de visibilité et de stabilité politique pour sortir de l'hésitation, on va retrouver du vent dans le dos sur la rénovation énergétique, qui est encore une fois au cœur de la préoccupation sociale. Elle se porte mieux, la rénovation. Elle se porte mieux que le marché du neuf. Et globalement en Europe, nous avons une résilience de la rénovation, une baisse de la construction neuve, et sur l'Amérique du Nord et l'Asie, une bonne tenue de nos marchés. Ça devrait continuer en 2025. Donc le point bas de la construction n'a pas encore été atteint en France sur la construction neuve. Sur la rénovation, ça se tient bien. Sur la construction neuve, oui, parce qu'il faut un petit peu de temps entre les dépôts de permis, le crédit, et puis les chantiers qui sortent de terre. Il faut redonner encore une fois du pouvoir au maire et au terrain pour avancer sur la construction. Mais les signes sont encourageants et moi je suis optimiste sur le crédit.
Bon, sur la rénovation on en a parlé. Il y a une reprise, par exemple chez les promoteurs immobiliers, un certain nombre de projets, donc on voit qu'il se passe des choses. Sur le neuf, ça va prendre un petit peu de temps. La construction neuve européenne, chez Saint-Gobain, c'est 12 % de notre chiffre d'affaires, la France c'est un tiers de ça. Donc c'est pas majeur. Mais on voit petit à petit...