Bonjour, merci à vous d'être avec nous. On est en direct sur Boursorama, 8h passé de 31 minutes. Écorama, l'émission qui vous simplifie l'économie avec aujourd'hui comme invité spécial François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France avec nous. Bonjour.
Merci d'être là avec nous en direct sur Boursorama. Bon ben comme attendu hier, la BCE n'a pas touché à ses taux d'intérêt parce qu'on a compris que du fait de la guerre au Moyen-Orient, la décision la plus sage à prendre c'était d'attendre d'y voir plus clair et donc de ne pas se précipiter. C'est ça le message en creux.
Le message il est celui de vigilance évidemment parce que moi j'ai dit depuis le début l'évidence c'est que cette guerre au Moyen-Orient se traduirait par plus d'inflation et moins de croissance mais que l'amplitude des faits dépendrait de la durée du conflit et de son intensité. Et malheureusement David Jaco, nous avons constaté que les dernières nouvelles allaient vers un conflit plus long, plus intense. On l'a vu avec l'escalade de mercredi sur les attaques d'installation pétrolière et gazière et donc des effets économiques plus forts. Donc vigilance et en même temps grande détermination parce que nous sommes, Christine Lagarde a beaucoup répété hier, nous sommes pleinement déterminés à stabiliser l'inflation à notre cible à moyen terme de 2%. Voilà donc nous faisons face à une incertitude. Je crois qu'aujourd'hui le fait d'attendre va permettre de voir vers lequel des scénarios on s'oriente. Nous avons d'ailleurs publié plusieurs scénarios différents hier mais nous avons la capacité d'agir autant que nécessaire et quand ce sera nécessaire.
Jérôme Powell a eu ses mots il y a 48 heures. Il a dit, je vous le cite, les effets économiques du conflit Moyen-Orient pourraient être beaucoup plus petit ou beaucoup plus grand. On n'en sait absolument rien. Vous aussi, faut faire preuve d'humilité, dire que tout le monde navigue un peu à vue.
Alors, d'abord, il faut toujours faire preuve d'humilité. En même temps, il faut faire preuve de calme. Moi, ça m'a beaucoup frappé autour de la table ces deux derniers jours. Nous avons géré ensemble les 27 membres du conseil des gouverneurs, un certain nombre de crises précédentes. Rappelez-vous, c'est une coexistence qui date il y a 6 ans exactement, c'était la crise Covid. Nous avons pris à l'unanimité à l'époque des décisions extrêmement fortes. Alors là où nous avons été un peu plus loin nous BCE et Eurosystème que la Fed, c'est que nous nous appuyons sur des projections et sur des scénarios. Et ça, je crois que ça permet d'éclairer différentes évolutions possibles. Il y a un scénario central qui a été publié et puis nous avons publié ensuite deux scénarios plus négatifs. Un scénario dit adverse où le prix du pétrole, alors le scénario central pardon précision David Jaco, il est pris sur les prix du pétrole actuel et futur au 11 mars. Le 11 mars, c'était la semaine dernière, mais il est très rare que nous prenions une date aussi proche du Conseil des gouverneurs. Donc, les équipes ont travaillé jusqu'au dernier moment. Et puis dans le scénario adverse, on prend un prix du pétrole qui monte davantage, ce qui a plutôt été le cas depuis le 11 mars, mais qui revient ensuite d'ici l'année prochaine ou anticiper. Puis un scénario sévère qui est probablement plus extrême où non seulement le cours du pétrole monte plus, mais cette hausse dure plus longtemps.
Il donne quoi ce scénario sévère en terme de prix du pétrole et impact sur la croissance et l'inflation ?
Alors, il est sur un prix du pétrole qui montrait aurait un pic sensiblement plus élevé que la situation à hier soir. Là, David Jaco, l'humilité dont vous parliez s'applique parce que vous avez noté comme moi que d'une journée à l'autre, le prix du pétrole monte ou descend de 10 dollars le baril selon les déclarations des uns et des autres. Hier après-midi, c'était monsieur Netanyahu. Et puis selon les évolutions militaires qui évidemment ne dépendent rien de nous, mais dans le scénario sévère, on aurait un pétrole qui monterait autour de 130 dollars et qui resterait plus, il y aurait bien sûr une baisse ensuite parce que ça l'histoire le prend toujours mais en 2027, on serait un niveau sensiblement plus élevé que dans le scénario de base. Voilà. Mais c'est pour éclairer les hypothèses. Une autre façon pour nous et ça l'utilisation des scénarios, c'est tout à fait cohérent avec la revue stratégique de politique monétaire que nous avions conduite et publié l'été dernier. Donc nous appliquons bien la boîte à outils que nous avons enrichi. L'autre élément, c'est que nous avons dit que nous étions prêts à actualiser ces scénarios aussi souvent que nécessaires, s'il faut un peu plus souvent que la fréquence trimestrielle en fonction du développement du conflit. Donc nous sommes vraiment les yeux sur le ballon et les mains prêtes à agir.
Vous l'avez rappelé, le conflit s'est intensifié ces dernières heures avec des frappes sur les installations énergétiques. Qu'est-ce que vous dites aux agents économiques qui nous regardent ? Qui voient le pétrole à 110 dollars, 75% d'augmentation depuis le début de l'année, le gaz à 60€ ou plus le MWh ? Et donc agents économiques, entreprises, ménages qui auront peut-être moins envie par peur de consommer, d'investir, de prendre un crédit immobilier. Vous leur dites quoi ?
C'est peut-être là que je vais revenir sur le calme dont je parlais. La situation est évidemment difficile pour tous les acteurs économiques. Au passage, malheureusement cette incertitude, nous vivons avec dans la sphère économique depuis des années. Il y a eu des facteurs français sur l'instabilité politique et puis il y a eu des facteurs européens avec la guerre en Ukraine, des facteurs internationaux avec les tarifs de monsieur Trump l'année dernière. Donc je crois que les agents économiques ont appris à vivre avec l'incertitude. Je salue d'ailleurs en France leur détermination et leur courage. La France, quand on dit que nous étions bien positionnés avant ce conflit au Moyen-Orient, cela reste vrai parce que la croissance est résiliente en France. Les enquêtes de conjoncture de la Banque de France montrent que nous étions sur une base d'au moins 1% de croissance cette année. Donc je crois qu'il faut garder ce calme. Et si je l'applique pour nous-mêmes, j'ai parlé de capacité à agir. Je veux dire quelque chose de très simple David Jaco, c'est ni inaction, je crois que c'est pas du tout le signal que nous avons envoyé hier, ni inaction ni surréaction. Je crois qu'il faut pas en fonction des variations au jour le jour de la montée de la baisse du prix du pétrole décider une politique de moyen terme. Donc c'est bien ça pour nous, c'est faire face à l'incertitude, l'approcher le mieux possible et agir avec la capacité de le faire autant que nécessaire et quand ce sera nécessaire.
On avait hier sur ce plateau le chef économiste de la banque suisse Lombard Odier qui nous disait qu'avec un pétrole durablement au-delà des 120 ou autour de 120-130 dollars, on commencerait à parler de récession. Il a raison ou il a tort ?
Quand vous regardez les différents scénarios publiés hier, les trois scénarios, il y en a même un 4e, David Jaco, qui est un scénario plus optimiste où au lieu de prendre les cours du pétrole actuel et futur au 11 mars, on prend ceux au 4 mars. Alors là, ça serait plus bas. Dans ces différents scénarios, il n'y a pas de récession, je le souligne et au passage, j'ai entendu beaucoup le mot stagflation, qui serait à la fois une stagnation de l'activité et puis une inflation qui s'installe. Ça n'est pas ça dont il s'agit, y compris sur l'inflation, ça renvoie notre détermination. Les agents économiques dont vous parlez peuvent faire confiance à la banque centrale pour ramener l'inflation à moyen terme à sa cible de 2%. Nous avons montré que la politique monétaire était efficace après le choc inflationniste de 2022. Nous sommes totalement déterminés cette fois-ci.
Donc ce que vous redoutez au-delà de la hausse des prix des hydrocarbures, ce sont ce qu'on appelle les effets de second tour qui entraîneraient une augmentation générale des prix dans tous les secteurs de l'économie comme ce qu'on a vécu en 2022 après l'invasion de l'Ukraine par la Russie. C'est ça ?
Oui, je crois que ce point est important. Évidemment, la banque centrale ne peut rien au cours du pétrole et au prix de l'énergie. Ça dépend d'autres facteurs militaires, politiques, diplomatiques dont nous avons parlé. Mais là où la banque centrale a une responsabilité, c'est d'éviter la contagion de cette augmentation des prix de l'énergie vers l'ensemble de l'inflation à travers notamment ces fameux effets de second tour. C'est quoi ? C'est les chefs d'entreprise qui augmentent leur prix de façon un peu préventive. C'est les salariés qui demandent des augmentations de salaires. C'est la fameuse spirale dont on parle. Et là, la garantie qu'apporte la banque centrale sur le fait que l'inflation sera bien à 2% à moyen terme est extrêmement importante. Alors en terme technique ou économique si vous me le permettez David Jaco, nous parlons d'anticipation d'inflation et d'ancrage de ces anticipations. C'est-à-dire que les entreprises comme les ménages s'attendent bien à moyen terme à ce que l'inflation reste à la cible de 2%. C'est d'ailleurs le cas aujourd'hui quand on regarde les anticipations d'inflation, mais c'est bien l'objectif de la politique monétaire, c'est d'éviter des effets de contagion et donc de garder ancrées les anticipations d'inflation à moyen terme autour de 2%.
Vous avez dit récemment que 2026 n'était pas 2022 en matière d'inflation. Est-ce que pour le moment, est-ce qu'il faut vraiment exclure complètement ce scénario ?